Ce 13 novembre nous a réuni autour de cette question de tous les temps; Alain DE BROCA, neuropédiatre à Amiens, nous a entraînés dans une réflexion dont nous n'avons pas épuisé les aspects! Mais des portes sont ouvertes pour poursuivre la recherche...
Comment penser l’homme ?
Editions Atelier. Paris, 2009.
Alain de Broca, Neuropédiatre, Philosophe.
Qui est l’homme si ce n’est un être en développement permanent, tel est le thème de ce livre. Quel est ce phénomène appelé développement si ce n’est un principe immanent à l’homme ? Je tente de montrer que l’homme est, ontologiquement soi, soi-même comme un autre, tout au long de sa vie. De ce fait, aucune étape de la vie, jeune ou vieillard, malade ou bien portant, ne peut prétendre à avoir plus de valeur d’humanité qu’une autre. Le développement de l’homme n’est pas accumulation de nouvelles compétences pour elles-mêmes mais est perte de ses enveloppes (lat : de voloper faluppa) de sa toute-puissance.
Partant de notre expérience de neuropédiatre, ma réflexion est une tentative de réponse aux interrogations que m’ont adressées toutes les familles rencontrées telles :
«En quoi les personnes souffrantes voire décédées trop tôt, trop injustement au dire de leur environnement, ont-elles vécu pleinement leur vie ? La vie n’est-elle que quantitativement évaluable ou est-elle une relation qui dépasse le temps chronologique ? »
«Face aux maladies dégradantes notamment neurologiques, en quoi tout être vivant est un homme à part entière quelle que soit sa situation clinique ? »
«En quoi dès lors l’homme peut-il se sentir humain quand tant de notions d’efficacité et de rentabilité semblent devenir la norme ? Y a-t-il un âge où il pourrait être considéré comme réellement humain (le jeune adulte) et pourrait être considéré comme humain en devenir avant et déshumanisé ensuite du fait de pertes de fonctions suite à une maladie neurologique, se demandent nombre de nos contemporains (malades, vieillards)? »
Alors que face à ces questions, de nombreuses philosophies sur l’homme, notamment utilitariste et scientiste renvoient à la notion de deux catégories d’hommes, ceux pleinement hommes et d’autres n’étant que de simples hypostases, notre thèse nous amène à dire que «l’homme est, ontologiquement soi » combien même il se présenterait sous des formes différentes, toutes aussi riches ou pauvres les unes que les autres. L’homme doit assumer son inscription dans une temporalité qui est immanente à son destin. La temporalité est immanente au principe développement. Le développement se déclinera comme la perspective de cet être-en-relation au fil des jours. Mon propos veut montrer combien il est «autrement que soi-même » [1], au fil de sa vie, au fil de ses relations, mais toujours Soi quelque soit l’âge et sa condition. J‘ose prolonger les propos de Ricœur en insistant sur le fait que la vie est un véritable principe développement. En absence de l’assomption de son propre développement, c’est donc sa destruction ou sa dénaturation que l’homme envisage sans s’en apercevoir. Pour aller plus avant dans le travail nous devrons passer par trois étapes, chacune centrée et modulée par les signes que le temps impose à cet être-en relation. Le temps et son empreinte mnésique sont au cœur même de la différenciation, de la spécificité et donc de l’unicité de toute activité que l’homme vit jour après jour. L’historicité, entre histoire, mémoire et oubli[2] sera une sorte de fil conducteur de notre travail, même si nous éprouverons le besoin de nous y arrêter spécifiquement dans le cours de notre réflexion.
La première partie du livre montre que l’homme doit assumer sa finitude corporelle avec les deuils inhérents à ces pertes. Ces pertes sont aussi à vivre et à assumer en ce qui concerne sa construction psychique et en ce qui concerne ses compétences mnésiques. Je montrerai que l’homme doit s’assumer ainsi jour après jour avec les atouts et les difficultés de chaque jour, sans qu’une étape ne soit plus avantageuse que la précédente ou la suivante.
La seconde partie montre que le sens de la vie s’inscrit invariablement dans l’intersubjectivité entre dons et pardons, où l’homme exprime son historicité en vivant pleinement ses présent-vécus. Ainsi, l’homme doit accepter ne pas se considérer seulement au singulier mais assumer sa singularité riche de ses alliances à retisser quotidiennement. Jamais simple individu, car celui lui ferait perdre en quelque sorte l’aspérité de ses spécificités mais s’assumer pleinement homme avec toutes ses différences voire son caractère étrange.
La seconde tente de montrer que le sens de la vie s’inscrit invariablement dans le rapport à l’autre. L’intersubjectivité si chère aux phénoménologistes est donc substantielle à la vie et au développement de chaque homme. Avec eux, j’insiste sur le fait que l’intersubjectivité ne peut pas être vécue dans le seul échange technique et insisterait sur des domaines peu explorés en philosophie qui sont pourtant au cœur de cette relation. Nous tenterons alors de montrer combien la relation constitutive de cet être-en-relation est humanisante quand elle s’assume entre dons et pardons réciproques. Reconnaître cela, c’est déjà accepter de ne plus se vivre au singulier, mais bien d’assumer sa singularité riche de ses alliances et ses réalliances quotidiennement à retisser et assumer sereinement son interdépendance avec ceux qu’il côtoie dans une société donnée.Etre homme en développement, c’est donc assumer son Je-suis comme un Je-suis-parcequ’en-relation. La loi que le Je pourra dire n’est ni autonomie kantienne ni autodétermination utilitariste, mais bien une loi qui ne peut se dire et se vivre que par, avec et grâce à autrui(s), concept que nous appelons principe de Konomie( néologisme tiré de Koine – Nomos : ce langage qui prend du sens parce que langage compris et vrai échange ).
La troisième partie m’amène à défendre le fait que l’homme pour assumer sa position spécifique, doit donner du sens à son historicité, à sa liberté et au respect qu’il doit à tout autrui. Approche de ce Je qui se dit en Konomie, dans le respect le plus total de chacun des humains comme de tout personnage sur Terre débouchant sur une éthique. Cette éthique ne se veut pas être morale supplémentaire perçue comme hétéronomie mais être une éthique de l’homme, une anthropoéthique, où l’homme assume son Je-suis-responsable d’autrui, quand ces Tu(s) et ce Il le convoquent et l’aident par la transmission de leurs propres fondements et de leurs limites à trouver son propre principe développement. Assumer son développement c’est ainsi prôner une véritable anthropoéthique.
Ces réflexions soulignent que « le principe développement » est ce qui est ce mouvement de l’homme face à lui-même assumant sa temporalité. L’homme peut alors s’assumer être-de-relation, qui à travers la relation instituée et la responsabilité alors engagée est ce qui fonde sa liberté. Cette liberté accueillie comme originelle à sa création, lui permet de vivre ce principe développement non comme accumulation mais bien comme pertes d’attributs dont la toute-puissance est le chef de file.
[1] Ricœur P., Soi-même comme un autre, Paris, Points, Essais 330, 1996, 424 p.
[2] Ricœur P., La mémoire, l’histoire, l’oubli, Paris, Le seuil, Coll. Points–Essais, 494, 2003, 622 p.
interwiew à Radio RCF Brive
sur comment penser l'homme
sur les soins palliatifs pédiatriques
http://www.rcf.fr/popup_mp3.php3?id_document=101409&id_locale=18



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