Redonner du sens au désordre établi (6 juillet 2011)

Ce 6 juillet, Simon CHARBONNEAU, professeur de droit de l'environnement et de l'urbanisme, a ouvert le cycle des "mercredis de Temniac" au Centre. Voici un résumé de son intervention.

 

 REDONNER DU SENS AU DÉSORDRE ETABLI

 

 

En ce début de XXI ième siècle, nous entamons une période de l’histoire de la modernité marqué par un nouveau paradigme en rupture complète avec celui précédent marqué par l’idéologie du progrès humain que nous avons hérité du XIX ième siècle. L’avenir de l’humanité n’est désormais plus du tout jugé positif mais au contraire plutôt sombre et même dramatique. Ce renversement historique de nos représentations collectives n’est certes pas aujourd’hui intégré dans les discours officiels tant politiques qu’économiques, mais il est pourtant en œuvre dans les tréfonds de la conscience de chacun de nous.

 

Ce renversement s’est opéré  progressivement depuis une trentaine d’années sous l’effet conjugué de la crise écologique et sociale. Il y a eu tout d’abord au début des années 70 l’irruption de la question écologique en pleine période d’optimisme représentée par les fameuses « trente glorieuses »[1]. L’humanité découvrait l’ampleur de l’impact mondial de la croissance économique sur l’air, l’eau et les écosystèmes sans les quels elle ne peut prétendre vivre. Un rapport du MIT dit du Club de Rome nous avertissait des limites écologiques de la croissance économique à cause l’épuisement progressif des ressources naturelles de la planète et de leur pollution croissante. Parallèlement, depuis le premier choc pétrolier, commençait la crise socio-économique qui, malgré des périodes de rémission, s’aggravait au fil des ans. L’agriculture était l’objet depuis longtemps d’un grave exode rural tandis que l’industrie, sous l’action du progrès technique, se restructurait et se mondialisait en permanence avec un énorme coût social représenté par le chômage structurel.

 

A partir de la fin des années 90, l’aggravation de la crise écologique est confirmée chaque jour par des catastrophes industrielles (marées noires, accidents nucléaires et chimiques) et naturelles induites par un changement climatique de plus en plus rapide. La crise n’est désormais plus du tout occultée mais au contraire médiatisée avec des films comme celui d’Al Gore en 2005 ou de Nicolas Hulot en 2007. Malgré les annonces optimistes du Grenelle de l’environnement, la conscience de la gravité de la situation devient alors publique. Survient ensuite la fameuse crise financière de 2008 qui voit s’effondrer les économies des pays les plus développés alors que celles des nouveaux pays industrialisés connaît des taux de croissance exceptionnels. Cette mutation s’accompagne aussi d’une défiance croissance vis à vis de la science et de la technique qui ont constitué le ciment idéologique du XX ième siècle.

 

Aujourd’hui, l’homme moderne a perdu tous les repères positifs qui étaient ceux du progrès. Il doit désormais faire face à des situations absurdes, à un monde incompréhensible, à sa déshumanisation, aux désordres et aux injustices qui l’aliènent. Il a l’impression de vivre dans un bateau ivre sans pilote ni boussole, dans l’attente de la prochaine catastrophe. Dès lors comment envisager un avenir humain qui ait encore un sens ?? Seule la réponse paradoxale du « pessimisme de l’espérance » [2] fondé sur la conscience tragique du réel contemporain alliée à un refus de toute forme de résignation. Ce « pessimisme de l’espérance » doit s’appuyer sur une éthique de la résilience face à l’avalanche qui menace aujourd’hui l’humanité. Cette menace peut aussi inciter l’humanité par « l’heuristique de la peur »[3] à renoncer à s’enferrer dans la voie sans issue dans la quelle la modernité l’a piégé.

 

Renoncer à la démesure technologique et scientifique en s’engageant sur la voie d’un monde à l’échelle humaine caractérisé par une volonté individuelle et collective d’autolimitation. Un tel choix reviendrait à envisager un désarmement à la fois civil et militaire, à encourager une stratégie de détente dans tous les domaines de la vie sociale, à décélérer notre rythme de vie et simplifier notre environnement technologique et institutionnel. En un mot, une révolution à la fois nécessaire mais peut être impossible pour l’homme « plus petit que lui même »[4].

 

Emprunter cette voie redonnerait sens à l’aventure humaine mais nécessite alors un nouveau souffle spirituel dans le cœur de l’homme moderne.

 

Simon CHARBONNEAU 

 

 



[1] Bernard CHARBONNEAU : Le système et le chaos. Editions Anthropos 1973 p.263 à propos de l’apocalypse technique.

[2] Jacques ELLUL : L’espérance oubliée. Editions Gallimard 1972 p.216. Réédité en 2005 aux éditions de la Table Ronde.

[3] Hans JONAS : Le principe responsabilité. Editions      1992.

[4] Günther ANDERS : L’obsolescence de l’homme. Editions Yvréa 2002 p.294.

 

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