la vision de l'être humain dans la bible (26 février 2011)

Existe-il une anthropologie chrétienne ?

       « Y a-t-il des valeurs morales objectives capables d’unir les hommes et de leur procurer paix et bonheur ? Quelles sont-elles ? Comment les discerner ? Comment les mettre en oeuvre dans la vie des personnes et des communautés ? Ces questions de toujours autour du bien et du mal sont aujourd’hui plus urgentes que jamais dans la mesure où les hommes ont davantage pris conscience de former une seule communauté mondiale (…) Ainsi la question de l’équilibre écologique, de la protection de l’environnement, des ressources et du climat, est-elle devenue une préoccupation pressante qui interpelle toute l’humanité et dont la solution déborde largement les cadres nationaux. De même, les menaces que le terrorisme, le crime organisé et les nouvelles formes de violence et d’oppression font peser sur les sociétés ont une dimension planétaire. Les développements accélérés des biotechnologies, qui menacent parfois l’identité même de l’homme (manipulations génétiques, clonage...), appellent d’urgence une réflexion éthique et politique d’ampleur universelle... Dans ce contexte, la recherche de valeurs éthiques communes connaît un regain d’actualité[1] »

 

            Ces réflexions empruntées à un document sur la loi naturelle publié par la Commission Théologique Internationale le 27 mars dernier traduisent l’importance que revêt aujourd’hui une question comme celle que j’aborderai ce soir : y-a-t-il une vision chrétienne de l’homme ? Sans prétendre répondre de manière exhaustive à cette question, j’apporterai  un éclairage biblique, autour des récits de création, du ministère de Jésus et des lettres de Paul. Avec, en conclusion, quelques implications pour aujourd’hui. Etant entendu, pour reprendre le document que je viens de citer que « Eclairés par l’Evangile, engagés dans un dialogue patient et respectueux avec tous les hommes de bonne volonté, les chrétiens participent à la recherche commune des valeurs humaines à promouvoir (Ph 4,8). Ils savent que Jésus-Christ, « notre Paix » (Ep 2, 14), lui qui a réconcilié tous les hommes avec Dieu par sa croix, est le principe d’unité le plus profond vers lequel le genre humain est appelé à converger[2] ».

 

Créés à l’image et à la ressemblance de Dieu

Si l’on regarde le premier récit de création qui sert de porche d’entrée à l’ensemble de la révélation biblique[3],  on constate que rien n’est dit sur le processus de formation de l’être humain ni sur sa composition. Seule intervient une prise de décision : « Faisons l’homme à notre image, selon notre ressemblance et qu’il soumette les poissons de la mer, les oiseaux du ciel, les bestiaux, toute la terre et toutes les petites bêtes qui remuent sur la terre! ». Cette décision est suivie par un triple: « Dieu  (il) créa »: Dieu créa l'homme (ha'adam) à son image, à l'image de Dieu, il le créa; mâle (zakar) et femelle (neqebah) il les créa.

Fleuron des créatures de Dieu, l’être humain se caractérise ici par une ressemblance qui n’appartient pas au reste de la création: il a été créé à l’image et à la ressemblance de Dieu[4]. Affirmer cela, c’est reconnaître certes la proximité qui unit l’être humain et son Créateur, mais c’est ne pas oublier la distance qui les sépare, car l'image n'est pas identique à son modèle et elle ne peut être confondue avec lui. Mais si l’être humain n’est pas Dieu, parmi toutes les créatures que Dieu a appelées à l’existence, il est capable d’une relation particulière avec lui.

A cet aspect s'en ajoute un autre : image et ressemblance de Dieu, l'être humain l'est dans sa différenciation sexuelle. C'est ce qu’affirme l'auteur de ce récit dans un raccourci étonnant : jouant sur le singulier et le pluriel, il reconnaît que l’image de Dieu est inscrite dans l’humanité par la séparation qui fait surgir l’homme et la femme : « A l'image de Dieu il le créa, mâle et femelle[5] il les créa » Dès sa création, l'humanité porte donc en elle même à la fois une unité et une différence qui situe chaque sexe dans une nécessaire relation avec un autre que lui-même. Pour être pleinement image(s) et ressemblance(s) de Dieu, l’homme et la femme doivent donc accueillir l’unité qui précède leur distinction et la différence qui les fait être l'un avec l'autre et l'un pour l'autre. Tel est le fondement de la commune dignité de l’homme et de la femme[6].

 La Bible  reconnaît ainsi que si elle n’appartient pas à l’être de Dieu, la sexualité est une composante essentielle de son projet sur la Création. Davantage encore, elle est comme le miroir d’une réalité qui est en Dieu – compris comme communion de trois personnes - qui n’existent qu’en se donnant - mais que l’on ne peut comprendre qu’imparfaitement. Miroir de l’être-même de Dieu, la sexualité l’est aussi et surtout lorsqu’en donnant la vie, l’homme et la femme font, de leur différence reconnue et accueillie, le lieu de l'accueil et de la naissance de l'autre. En ce sens, s'il n'est pas en lui-même la seule finalité de la sexualité, le don de la vie est l'expression la plus parfaite de la relation de l’homme et de la femme qui s'ouvrent pleinement à la fécondité à la fois de leur amour et de leur différence. Tel est bien ce qui apparaît dans ce premier texte de la création où, immédiatement après avoir créé l'être humain dans sa dualité masculine et féminine, Dieu bénit ceux qu'il vient de créer et leur dit : « Soyez féconds et prolifiques, remplissez la terre et dominez-la. Soumettez les poissons de la mer, les oiseaux du ciel et toute bête qui remue sur la terre ! »

 Pour la première fois, Dieu s'adresse à une de ses créatures, et cette créature est l’être humain. Cette parole est  précédée par une bénédiction[7], signe de la bienveillance divine à l’égard de l’homme et de la femme. Cette bénédiction concerne la fécondité, la prospérité et la domination de la terre. Elle comporte cinq impératifs qui s’adressent en toute égalité à l'homme et à la femme. Fruit de la bénédiction divine, la fécondité à laquelle l'homme et la femme sont appelés conjointement est donc présentée comme un don de Dieu. Associée à l'image de Dieu inscrite au cœur de tout être humain, la domination de l'être humain ne s’étend donc ni au ciel, ni au temps, ni aux autres hommes[8]. Elle ne peut être exercée n'importe comment, puisque dans sa manière de dominer, l'être humain engage sa dualité d'homme et de femme créé « à l'image et à la ressemblance de Dieu[9] ». Ainsi, de la même manière que ni l'homme ni la femme ne peuvent prétendre être à eux seuls image et ressemblance de Dieu, ils ne peuvent prétendre exercer seuls le pouvoir. C'est un pouvoir qu’ils doivent exercer ensemble[10], dans le respect du dessein de Dieu[11], sachant que dans ce premier récit la création est présentée comme une victoire de la lumière sur les ténèbres, de l’harmonie sur le chaos, de la vie sur le néant.

            Loin d'être une seigneurie illimitée et totalisante sur la terre et sur les animaux, la domination de l'homme est fondamentalement un don. Elle dit à la fois la grandeur de l'homme et sa limite[12], comme l’illustre bien d’ailleurs le fait que la mention de Dieu s’arrêtant et contemplant ce qu’il a réalisé (Gn 2,1-3a) deviendra l’objet d’un commandement  (Ex 20,9-11)[13] Pourquoi ce commandement ? Parce qu’en s’arrêtant, l’être humain se rappelle qu'il n'est pas la mesure de toutes choses, mais seulement l'image du Dieu créateur, source de toute vie, à qui appartient l'univers et tout ce qui l'habite. A cette condition, il ne se laisse pas prendre au piège de son propre pouvoir ; il reconnaît que son œuvre est limitée et que, pour être véritablement féconde, elle doit laisser toute sa place à la Parole créatrice de Dieu[14], dans l’accueil du don de Dieu qu’accompagne le nécessaire consentement à la finitude et au manque. Car, comme le montrent les chapitres 2 et 3 du livre de la Genèse, vouloir tout, refuser le manque engendrent nécessairement la violence.

  Vos yeux s’ouvriront et vous serez comme des dieux

  Après avoir évoqué la vocation de l’homme et de la femme, compris comme image et ressemblance de Dieu, à poursuivre ensemble l’œuvre de la création, dans la reconnaissance de leur grandeur mais aussi de leur limite, il faut évoquer l’expérience tragique du péché. Cette réalité nous est racontée dans le troisième chapitre de la Genèse et son récit de la trop fameuse chute (Gn 3,1-6). C'est le premier péché de l'homme. Appelés à dominer, mais dans les limites de leur statut de créature, Adam et Eve se laissent séduire par le serpent qui  insinue que la défense de manger du fruit de l'arbre qui est au milieu du jardin est un stratagème mensonger par lequel Dieu ne cherche qu'à sauvegarder ses privilèges. Naissent alors en eux l'image d'un Dieu jaloux, mesquin, et le désir de vivre sans limites, de ne pas être seulement image de Dieu mais d'être comme Dieu : « Dieu sait que le jour où vous  en mangerez (du fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin) vos yeux s'ouvriront et vous serez comme des dieux possédant la connaissance du bien et du mal » (Gn 3,4-5).

En faisant de la limite créatrice fixée par le Créateur une volonté malveillante de ce dernier, le serpent a perverti le sens de l'interdit. Il a fait naître une exigence d’illimité et a rendu la finitude insupportable[15]. Et le premier homme et la première femme vont désobéir, ce qui entraînera, comme première conséquence, la perversion du lien qui les unit (Gn 3,12) : « Ton désir te poussera vers ton homme et lui te dominera » (Gn 3,16).Convoitise et domination s’insinuent donc entre l’homme et la femme. Leur relation, faite d’émerveillement, de réciprocité et d’attention mutuelle, devient une relation d'hostilité, d'instinct et de passion ; elle semble irrémédiablement marquée par la faille de la division et de la rivalité. La sexualité, qui est le lieu par excellence de la communication et de l'amour, devient ainsi un lieu d'antagonisme, de possession, de domination et de violence[16].

Aveuglé par la colère et la jalousie, Caïn entrera ensuite délibérément dans l'engrenage du mal. Premier meurtre de l'histoire, c'est le meurtre d'un frère (Gn 4,8). Vient enfin le chant de Lamech (Gn 4,23-24). C’est le chant de la loi du plus fort, de la violence gratuite. En usant de la vengeance avec une démesure dénuée de tout scrupule, Lamech conclut l'escalade de la violence née du premier péché de l’homme. Aucune réalité humaine n’y échappe. Rupture des hommes avec Dieu, le péché introduit le désordre aussi bien dans les rapports des hommes entre eux que dans les rapports de l’homme avec la nature[17]. Et la domination, qui devait conduire à Dieu et faciliter la vie des hommes entre eux, se transforme en convoitise et en désir de possession. C’en est fini de l’unité paradisiaque. Pour Paul Beauchamp, « les conséquences de ce premier acte de désobéissance révèlent l’importance de l’obéissance comme une dimension nécessaire de la construction de l’homme dans ses rapports à Dieu, aux autres et à lui-même.  Bien vécue, l’obéissance est en effet un chemin de liberté et d’ouverture aux autres.  Mais il faut pour cela éviter le piège de l’obéissance servile et dénoncer les lois ou les interdits qui ne sont pas sources de réelle liberté. Reste que, dans la Bible, la Loi est toujours présentée comme un don de Dieu au service de la liberté[18] ».

A partir de ce premier interdit biblique (Gn 2,16-17), on notera donc que l’être humain ne peut exister véritablement comme être humain que dans la mesure où il renonce à une maîtrise qui prétendrait tout savoir et tout avoir en refusant la limite et le manque qui le constituent et en niant le don qui le constitue. C’est d’ailleurs une des caractéristiques de l’anthropologie biblique que de rappeler que « pour connaître le bonheur de devenir humain au sens plein du terme, il est essentiel d’éduquer le désir en l’articulant à une loi[19] », sachant que sur le chemin de la vie, le premier des pièges à éviter n’est autre, nous l’avons vu, que la convoitise qui enferme l’être humain sur lui-même et le mène « à la mise en esclavage de soi par soi » (P.Beauchamp). Car si le désir n’est pas correctement ajusté à la limite qui le fonde, il fait violence aux relations – homme-femme ; parents-enfants ; frère -  qui constituent l’être humain dans son humanité, démentant alors la promesse de vie qu’il recèle.. Promettant un bonheur sans partage, la convoitise - avec sa sœur jumelle la jalousie, qu’accompagne souvent mensonge -  abuse l’être humain pour faire des relations où il s’enracine un « enfer de rivalité, d’injustice et de violence[20]. Quand le désir s’enlise dans l’avidité, le besoin à satisfaire - l’appétit pour reprendre l’image du manger -, l’animalité s’empare de l’humain ; il devient alors prédateur de son semblable en qui il voit une proie, u rival ou un jouet (…) Aussi, c’est au prix de la victoire sur cette convoitise que se construit l’avenir des humains. Il est donc essentiel qu’ils apprennent à convertir en désir de vie l’avidité qui le défigure et qui mène à la mort »

 

              Heureux les pauvres

  Dans le droit fil de ces différentes remarques, on aurait pu continuer à parcourir l’Ancien Testament en soulignant l’importance de l’alliance conclue par Dieu avec son peuple, la place essentielle de la Loi (décalogue) comme chemin de vie et de liberté, le rôle des prophètes rappelant sans cesse les exigences de la loi - notamment en ce qui concerne le respect du frère et de la vie - en même temps qu’ils se font les interprètes d’un Dieu dont la fidélité est plus grande que les infidélités des hommes. Jusqu’à l’annonce d’une nouvelle alliance, d’un serviteur sur qui repose l’esprit de Dieu ou du serviteur souffrant en qui, quelques siècles plus tard, les premiers chrétiens verront l’annonce de Jésus.  

Ce qui est sûr, c’est en Christ que s’accomplira le dessein de Dieu sur l’homme. De ce dessein, Jésus sera le témoin dans ses rencontres - avec les malades, les enfants, les femmes, les petits et les pauvres - qui reflètent  l’Evangile qu’il est venu proclamer, lui, le Fils de Dieu fait homme, messager de l’Amour de Dieu pour l’humanité. Ce message, que Jésus défendra jusqu’au don de sa vie, concerne le caractère sacré de chaque être humain et la commune dignité de tous les hommes, avec les exigences d’équité[21] qui en découlent, puisque tous sont fils et filles d’un même Père, au regard duquel chacun a une valeur unique. Comme l’illustre la parabole dite du bon Samaritain[22], pour Jésus, l’« autre », quel qu’il soit est  donc « mon prochain » et « mon frère »[23]. Singularité de chaque être humain, reconnu comme enfant de Dieu, et caractère universel de la dignité humaine fondent une fraternité où sont abolies les discriminations liées à de mauvaises interprétations de la Loi -  « On vous a dit ;  moi, je vous dis » (Mt 5,21-22) - à des règles de pureté et des pratiques qui n’honorent pas le dessein de Dieu, plus largement encore au péché des hommes compris le plus souvent comme refus de Dieu et refus du pauvre.

Conséquence du refus de son attitude vis-à-vis de la Loi, de son attention aux plus faibles et aux plus petits, de ce qu’il dit de Dieu son Père, la mort de Jésus sur la croix sera et l'aboutissement de son engagement total de Jésus au service de son Père et des hommes : comme il avait vécu pour tous, il mourra pour tous. Pourtant si Jésus donne sa vie, ce n'est pas parce qu'il fallait qu'une mort se substitue à une autre, mais parce que le don de la vie exprime ce que l’amour peut avoir de plus grand : « Nul n’a d’amour plus grand que celui qui se dessaisit de sa vie pour ceux qu’il aime » (Jn 15,13). Parce qu’elle est l’attitude la plus contraire qui soit au péché, la mort de Jésus sur la croix sera donc victorieuse de toutes les formes du mal, plus particulièrement du péché qui est refus de Dieu, soif de toute-puissance et mépris de l'autre[24].

Sur le bois de la croix, une prière, que Luc est le seul à mentionner, prépare et anticipe cette victoire finale de l’Amour sur le Mal : c’est celle que Jésus adresse à son Père en faveur de ses bourreaux : « Père, pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font » (Lc 23,33). Comme le note avec beaucoup de justesse Bernard Rey,  « on affirme souvent que Jésus a pardonné à ceux qui le tuaient. Ce n’est pas exactement cela. Jésus demande au Père de leur pardonner. Leur pardonner eût été pour Jésus prendre un certain ascendant sur eux et se ranger du côté du Père, face à ses adversaires. Prier pour eux, c’est se mettre à leurs côtés, face à son Père auprès duquel il plaide les circonstances atténuantes pour ceux qui le mettent à mort ». Ce à quoi cet auteur ajoute : « Nous sommes en présence  du Fils qui intercède pour les pécheurs.  Aux abords de la mort, Jésus annonce le Règne d’un Dieu venu chercher et sauver ceux qui sont perdus. A ce moment-là, les plus perdus, les plus éloignés de son Père, sont ceux qui ont décrété sa mort[25] » Totalement donné « aux affaires de son Père », depuis ses premiers mots jusqu’à son dernier soupir, Jésus, à travers ce pardon demandé, révèle une fois encore le vrai visage de Dieu : c’est un Dieu qui n’éprouve pas de haine pour les hommes, mais qui, devant leur refus d’accueillir son Fils, maintient sa bienveillance à leur égard sous la forme suprême du pardon[26].

Au lieu du mal pour le mal, qui est de règle chez les hommes, il y a donc sur la croix un Bien pour un Mal. Jésus s’est montré plus fort que l’angoisse de la mort, plus fort que la violence des hommes. Le Mal qui l’a condamné n’a pu altérer son cœur de Fils et de Frère. Signe de sa victoire, par effacement et don total de soi, la prière de Jésus pour ses bourreaux indique le monde nouveau qui est sur le point de naître. Et l’on découvre, à travers elle, que le Fils de Dieu que l’on est en train de crucifier est plus fort que tout le Mal des hommes. On comprend surtout qu’en s’offrant, dans un ultime acte d’amour, à la violence de ceux qui le crucifient, Jésus sauve l’humanité du cercle infernal de la violence. Si victoire du Christ sur le monde il y a, cette victoire ne se réalise donc  pas dans l’abandon du monde, mais dans un amour radical de ce monde (Jn 3,16). 

Par sa vie totalement donnée (Ph 2,7)[27], dans la fidélité à l’Amour de son Père, Jésus est ainsi le premier à réaliser la vocation inscrite au cœur de tout être humain, créé à l’image et à la ressemblance de Dieu. « Image du Dieu invisible, Premier-né de toute créature…lui en qui et par qui tout a été créé » (Col 1,15-17), il est le Fils qui révèle à l’humanité, par sa vie donnée sur la croix, la nature déconcertante de la toute puissance de Dieu[28] en même temps qu’il restaure dans la descendance d’Adam la ressemblance divine altérée par le premier péché. En conséquence, il ouvre à l’humanité le chemin d’une vie nouvelle qui n’est plus sous le règne de la convoitise, de la violence et du mal, mais où l’on apprend, dans l’accueil de ses frères, à consentir à sa pauvreté[29] et à se recevoir de Dieu. La Résurrection - comprise comme la réponse du Père au Fils, dans l’Esprit (Ac 2,23) - marque l’avènement  de cette vie nouvelle qui fonde une anthropologie nouvelle.

Pour celui qui se réclame du Christ mort et ressuscité, en découle en effet une façon de vivre  en même temps qu’une manière de faire face à la mort, quel que soit le visage qu’elle emprunte. Car il s’agit désormais de naître chaque jour à ce que l’on est devenu par son baptême (Jn 3,5.7)[30]. Comment ? En mourant à la chair, comprise comme enfermement de l’être humain dans son autosuffisance, et en vivant de l’Esprit qui actualise dans le cœur de chaque baptisé le mystère de Pâques.  C’est le cœur de la réflexion de l’apôtre Paul.

  Morts au péché et vivant pour Dieu en Jésus-Christ

Paul sera un des témoins privilégiés de la résurrection de Jésus qui ouvre à l’humanité un chemin de salut et de bonheur. Après en avoir fait l’expérience, lors de sa rencontre avec le Ressuscité, il ne cessera d’approfondir et mettre en lumière les trésors d’intelligibilité que renferme, pour la vie de chacun, pour l’Église et pour l’humanité tout entière, la confession de la mort et de la Résurrection du Christ « jusqu’à ce qu’il vienne » (1 Co 11,26). Tant par son activité apostolique que par sa réflexion, Paul contribuera, dans la fidélité au message du Christ et à la foi reçue de l’Eglise (1 Co 15,1-5), à mettre en lumière les fondements de l’anthropologie chrétienne.

Faute de temps, je ne soulignerai ici que quatre points qui me paraissent revêtir une certaine actualité, étant entendu que « s’il n’y a pas de résurrection des morts, Christ non plus n’est pas ressuscité, et si Christ n’est pas ressuscité, notre prédication est vide, et vide aussi votre foi » (1 Co 15,14).

 

1. Comme première caractéristique de l’anthropologie paulinienne, dans le droit fil de l’ensemble de la révélation biblique accomplie en Jésus-Christ crucifié et ressuscité, figure la reconnaissance de la liberté comme une dimension constitutive de l’humanité sauvée et le fondement d’une éthique nouvelle. Car si l’Esprit du Ressuscité est donné, c’est toujours pour inscrire au cœur de l’existence humaine - de manière personnelle et différente - le mystère de Pâques, et pour conduire à la véritable liberté, celle qui naît de l’Amour et se vit dans l’Amour : « Vous, frères, c’est à la liberté que vous avez été appelés. Seulement, que cette liberté ne donne aucune prise à la chair ! Mais, par l’amour, mettez-vous au service les uns des autres. Car la loi tout entière trouve son accomplissement dans cette unique parole : ‘Tu aimeras ton prochain comme toi-même’ (.) Marchez sous l’impulsion de l’Esprit, et vous n’accomplirez plus ce que la chair désire » (Ga 5,13-16 ; Rm 8,4). Alors que la loi de Moïse s’adressait à  des hommes dépourvus de force et de moyens face à ses exigences, « la loi de l’Esprit qui donne la vie dans le Christ Jésus » (Rm 8,2) s’adresse désormais  à des hommes qui ont été sauvés et libérés du règne du péché et de la mort. Loin d’être une contrainte extérieure ou un code supplémentaire de prescriptions, c’est un élan, une impulsion qui n’a pas d’autre finalité que de conduire au Christ et de participer à l’édification du Corps du Christ : « Tout m’est permis, mais tout ne me convient pas » (1 Co 6,12) ; « Tout est permis, mais tout n’édifie pas » (1 Co 10,20). Cette Loi nouvelle se résume dans la « loi du Christ qui n’est autre «  que celle d’un amour total, sans restrictions, sans limites. 

On ajoutera à cela que si l’Esprit du Ressuscité envahit la vie des baptisés, c’est pour qu’ils se reçoivent de Dieu, comme du Père qui, seul, peut les faire naître à eux-mêmes : Vous n’avez pas reçu un esprit qui vous rende esclaves et vous ramène à la peur, écrit Paul dans l’épître aux Romains, mais un Esprit qui fait de vous des fils adoptifset par lequel nous crions : Abba, Père (Rm 8,15). Aussi cette invocation : « Abba, Père » n’a-t-elle toute sa vérité que lorsqu’elle est prononcée dans l’accueil de la fraternité et de la communion reçues du Christ. Car comment nommer Dieu « Père », si, en Christ, on ne donne pas à tous les hommes leur vrai nom de « frères » : « C’est lui en effet qui est notre paix….il a tué le mur de la haine » Ep 2,14-18) ?

 

2. Dans le droit fil de ce qui vient d’être indiqué, on comprendra que je souligne ici le rôle fondamental que Paul va jouer dans la mise en valeur de la « fraternité » comme dimension de l’anthropologie chrétienne reçue de la mort et la résurrection du Christ. Accomplissement de la révélation biblique, la « parole de la croix » a en effet, dans l’œuvre paulinienne, un corrélat ecclésiologique. Car ce qui vaut pour la mort du Christ sur la croix, avec le renversement des valeurs qu’un tel événement induit, cela vaut aussi pour les communautés chrétiennes qui incarnent la manière dont Dieu élit ce qui est faible et détruit ce qui est fort en contredisant les critères et les attentes des hommes. On en a une parfaite illustration avec la communauté chrétienne de Corinthe qui se caractérise par une ouverture et une fraternité inconcevables jusque là : pauvres et riches, indigents et notables, dépravés et vertueux participent à la même table et célèbrent le même repas du Seigneur (1 Co 1,26ss).

Et lorsqu’il s’agit de dire quel est le fondement de cette fraternité, que fait Paul ? Il évoque la mort et la résurrection du Christ dans lesquels les membres de la communauté chrétienne ont été baptisés : « Car nous avons tous été baptisés dans un seul Esprit pour être un seul corps, Juifs ou Grecs, esclaves ou hommes libres, et nous avons tous été abreuvés d’un seul Esprit » (1 Co 13,13) [31]. Pour Paul, « l’autre n’est donc plus considéré dans sa différence, ainsi que le faisaient les Grecs et les Juifs, mais comme un ‘semblable’ dans le Christ. La soumission des uns aux autres, inhérente à une société très segmentée et très hiérarchisée, est dépassée par la référence normative au Christ, qui crée des rapports de communion et de fraternité (…) Le seul élément constitutif et rassembleur de l’identité chrétienne, c’est ‘d’avoir entre soi les mêmes dispositions que l’on a dans le Christ’ (Ph 2,5).

L’anthropologie paulinienne procède ainsi à un véritable renversement des valeurs en construisant la catégorie de l’universel humain à partir justement de la prolifération des discriminations qui caractérisait l’Antiquité[32] » En découle une manière particulière de penser la fraternité[33] qui, en dehors de la mort et la résurrection du Christ, a comme fondement ultime un Dieu Trinité à l’image duquel nous avons été créés. Car ce qui fait l’originalité de la foi chrétienne, ce n’est pas seulement la foi en un Dieu créateur et maître tout-puissant, c’est croire que ce Dieu est dialogue, partage, échange du Père, du Fils et de l’Esprit[34]. Avec tout ce que cela implique comme conception de l’être humain - qui est un être de relation - et des relations humaines qui reposent sur l’amour, la communion et le don[35].

 

3. La révélation biblique ne cesse de le rappeler, la différenciation sexuelle est un élément constitutif de l’être humain, même si, comme nous l’avons vu dans le cadre des récits de création, le péché est venu pervertir la relation entre l’homme et la femme, ainsi d’ailleurs que l’ensemble des relations humaines. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que, pour Paul,  la réconciliation obtenue de la mort et de la résurrection du Christ concerne au premier chef la relation homme-femme. Il l’affirme avec force dans la lettre aux Galates : « Oui, vous tous qui avez été baptisés en Christ, vous avez  revêtu Christ. Il n’y a plus ni juif, ni grec ; il n’y a plus ni esclave ni homme libre ; il n’y a plus l’homme et la femme (litt. Ni mâle ni femelle, cf. Gn 1,27) ; car tous, vous n’êtes qu’un en Jésus-Christ » (Ga 3,27-28). Dans une société où la femme était considérée comme mineure sur le plan religieux et inférieure en droit, Paul proclame ici la commune dignité de l’homme et de la femme qui participent des mêmes droits et des mêmes devoirs.

Mais en  affirmant qu’il « n’y a plus désormais l’homme et la  femme », Paul tire également toutes les conséquences de la mort et de la résurrection du Christ qui ont mis fin à la rupture originelle qui avait abouti à l’aliénation mutuelle de l’homme et de la femme. Rétablis dans leur vocation d’ « image et ressemblance de Dieu » (Gn 1,26-28), l’homme et la femme peuvent donc, enfin, exister dans l’accueil de leur différenciation sexuelle, qui n’est plus un lieu d’antagonisme et de rivalité mais d’enrichissement mutuel[36]. C’est la raison pour laquelle, dans les épîtres pauliniennes, le rappel de la commune dignité de l’homme et de la femme est toujours accompagné de celui de la nécessaire complémentarité de leurs natures, de leur rapport au monde et de leurs responsabilités.

Car l'abolition des rapports de force n'implique pas un nivellement des différences, encore moins une suppression de l'altérité[37]. Mais encore faut-il que l’on ne confonde pas commune dignité de l’homme et de la femme et identité commune, et qu’on invente des partenariats ou des collaborations qui respectent la manière différente dont chaque sexe incarne l’universel humain. Ne pas s’en préoccuper ou, plus largement encore, nuire à la qualité de la relation homme-femme, c’est porter atteinte à l’image de Dieu inscrite au cœur de l’être humain. 

 

4. Sans doute parce que Paul est ici victime de bien des incompréhensions, j’ai choisi de terminer cette courte évocation de tout ce que l’anthropologie chrétienne doit à l’apôtre Paul par ce qu’il dit du corps humain, sachant que, dans l’ensemble de la révélation biblique, le corps n’est jamais compris de manière négative ou comme une simple dépouille mais comme un élément participant du caractère unique de chaque être humain et de l’unité qui le constitue. Il n’est pas moins vrai que la mort et la résurrection du Christ vont contribuer à une conception du corps humain que l’on ne trouve pas dans l’A.T.

Présenté dans la 1ère lettre aux Corinthiens comme « temple du Saint Esprit », le  corps, qui est promis à la résurrection, est « fait pour le Seigneur, et le Seigneur est fait pour le corps »[38]. En conséquence, pas plus chez Paul que dans l’anthropologie chrétienne, il n’y a de mépris du corps ou de la sexualité, mais le refus d’une « sexualité instrumentalisée, séparée de l’ordre de la présence »[39]. Car en niant le corps comme « Temple de l’Esprit Saint », c'est sa dimension divine que l'on refuse, et donc la présence de l’Esprit créateur et sauveur qui permet de se situer dans une juste relation à son corps et à celui de l’autre[40]. En découle la nécessité de respecter le corps humain, de ne pas le traiter comme un objet, encore moins une marchandise.

Comment conclure ? En rappelant que ce qui caractérise l’anthropologie chrétienne c’est, comme nous l’avons vu,

 

-                           une certaine conception de la vie[41] (que le fils de Dieu fait homme a fait sienne ; importance de l’incarnation (Jn 1,14)[42] - qui interdit que l’on se comporte comme si l’on en était le maître et qui exige qu’on respecte la vie dans toutes ses dimensions, surtout lorsqu’elle est vulnérable et fragilisée : « Tu ne tueras pas »[43]

-                           la personne  humaine comprise comme être spirituel et moral[44], doté de raison, « capable de connaître la vérité, d’entrer en dialogue avec les autres et de nouer des relations d’amitié (…) qui a vocation à répondre à l’amour de Dieu[45] et à s’unifier par l’orientation consentie vers une fin dernière qui hiérarchise les biens partiels manifestés par les diverses tendances naturelles[46] ». Et cela en raison de son ouverture congénitale sur le Bien absolu[47].

 

-                           une certaine manière de penser la relation homme-femme « dans le Seigneur » (Eph 5) (« Image et ressemblance de Dieu »), les relations parents-enfants (Ep 6,1-4 ; Col 3,20), le corps (« temple de l’esprit), le rapport avec la création (« Remplissez la terre et soumettez-la »), avec les exigences nécessaires d’équilibre écologique et de sauvegarde de la planète [48]

 

-                           la reconnaissance de l’égale dignité de tous les humains, au-delà des différences de culture, d’origines sociales ou ethniques et de la fraternité universelle qui, en Christ, « le Fils aîné d’une multitude de frères » (Rm 8,29) réunit tous les humains : « Qu’as-tu fait de ton frère ? [49], » « J’étais nu et vous m’avez habillé » 

 

-                           Une manière particulière de penser la vie en société dans toutes se dimensions : famille, éducation (références éthiques[50], place de la loi, des interdits), universalité (nations, Europe, mondialisation), bien commun, exercice de la responsabilité et du pouvoir, et donc un juste rapport à la liberté (religieuse, d’éducation), à la vérité, à la justice, à la subsidiarité et à la solidarité[51], à l’exercice de la responsabilité

 

Sans nier que cette vision de la personne humaine s’inscrit dans le droit fil de la révélation biblique, on comprendra qu’elle soit inséparable de l’événement salvifique de la mort et de la résurrection du Christ qui a réconcilié l’humanité avec elle-même en sauvant l’être humain du péché compris comme refus de Dieu et du frère[52]. On ajoutera à cela que l’attente du retour du Christ-Seigneur - qui concerne la création tout entière (Rm 8,19ss) - détermine également une manière particulière de se situer dans « ce monde qui passe » (1 Co 7,31), en même temps qu’elle fonde surtout la possibilité de penser un monde qui ne se ferme pas sur lui-même, une histoire humaine non clôturée, donc ouverte à une espérance, parce que promise à un avenir d’éternité avec le Dieu de Jésus-Christ. En découle la possibilité de ne pas esquiver le caractère dramatique de l’existence humaine confrontée encore à l’épreuve du péché et du mal[53] et vouée nécessairement  au passage par la mort, et donc la possibilité de penser une Espérance, dans l’accueil de la grâce divine et de l’œuvre de l’Esprit, qui fonde une manière particulière de se situer face la vie, dans toutes se dimensions, y compris le mal et la mort. C’est à mon sens une des caractéristiques essentielles de l’anthropologie chrétienne :

 

 « Il est important de savoir ceci : je peux toujours encore espérer, même si, apparemment, pour ma vie ou pour le moment historique que je suis en train de vivre, je n’ai plus rien à espérer. Seule la grande espérance-certitude que, malgré tous les échecs, ma vie personnelle et l’histoire dans son ensemble sont gardées dans le pouvoir indestructible de l’Amour et qui, grâce à lui, ont pour lui un sens et une importance, seule une telle espérance peut dans ce cas donner encore le courage d’agir et de poursuivre. Assurément, nous ne pouvons pas « construire » le règne de Dieu de nos propres forces – ce que nous construisons demeure toujours le règne de l’homme avec toutes les limites qui sont propres à la nature humaine[54]. Le règne de Dieu est un don, et justement pour cela, il est grand et beau, et il constitue la réponse à l’espérance ».  

 

Vous aurez reconnu ici un passage de la deuxième encyclique de Benoît XVI, Sauvés dans l’espérance[55]

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Des priorités pour l’avenir de la conscience chrétienne : martyria, koinonia, diakonia[56]

 

« Comment vivre et transmettre ces raisons de vivre et d’espérer? Comment croire plus et croire mieux, afin que le monde croit ? Quelques priorités se profilent pour la foi chrétienne, au seuil du troisième millénaire en Occident : elles semblent émerger, en effet, de manière diverse, même de l’enquête conduite par La Croix. Avec une terminologie ancienne, je voudrais les appeler martyria, koinonia et diakonia.

La voie de la martyria correspond à une exigence renouvelée le spiritualité qui émerge de notre époque. La modernité avait opposé la vérité universelle et nécessaire de la raison et la vérité contingente de la vie, favorisant ce divorce entre réflexion et spiritualité, qui avait rendu souvent le discours sur Dieu plutôt aride et intellectualiste, alors qu’au contraire la spiritualité devenait plutôt sentimentale et intimiste. L’époque post-moderne pousse à dépasser ce fossé : L’alternative que la foi oppose à l’idéologie consiste précisément dans la possibilité d’expérimenter un rapport personnel avec la Vérité, nourri par l’écoute et le dialogue avec le Dieu vivant. Loin d’apparaître comme fuite hors du monde, selon la critique des années de l’idéologie dominante, la dimension contemplative de la vie et l’expérience spirituelle semblent s’offrir comme une réserve d’humanité et d’une authentique socialité. Cela signifie que, face à la chute des grands récits des idéologies, les croyants sont appelés à dire par leur vie qu’il y a des raisons pour vivre et vivre ensemble et que ces raisons nous ont été données en Jésus-Christ Il s agit d retourner au primat de Dieu reconnu dans la prière et dans la vie et célébré par la liturgie. Il y a besoin de chrétiens adultes, convaincus de leur foi, experts de la vie selon l’Esprit, prêts à rendre raison de leur espérance. Sur la base de ces considérations, on peut supposer que l’avenir du christianisme sera plus « spirituellement marqué», et mystique, ou bien ne pourra contribuer à vaincre la crise et les changements du présent. Avec les mots d’André Malraux, repris par Karl Rahner: « le christianisme du XXIème siècle sera plus mystique ou ne sera pas ».

À côté de la voie de la martyria, celle de la koinonia (…). La foule de solitudes est le produit typique du nihilisme de la postmodernité : en face, les chrétiens doivent témoigner de la possibilité d’être ensemble, tous responsables dans l’Eglise, de se vouloir communion, rendant la communauté accueillante, attractive, où l’on se sent aimé, respecté, réconcilié dans la charité. Le monde sorti du naufrage du totalitarisme idéologique a plus que jamais besoin de cette charité concrète, qui sait se faire compagnie de la vie et construire le chemin en communion (…) On peut ainsi oser l’affirmation que le christianisme futur sera plus catholique e- donc pleinement de communion - ou deviendra totalement inadapté à la proposition de l’Evangile pour le salut du monde.

Enfin, la diakonia, la charité vécue dans l’engagement pour la justice, 1a paix et la sauvegarde de création, apparaît comme la troisième priorité pour le christianisme en ce début de troisième millénaire. Au regard de la globalisation, les défis de la justice sociale paraissent aujourd’hui clairement liés avec ceux des rapports internationaux de dépendance et avec la question écologique: les chrétiens, présents dans les contextes les plus divers de la planète, sont appelés à être les protagonistes privilégiés pour tenir en éveil une conscience critique attentive à défendre la qualité de la vie pour tous, à se faire la voix de ceux qui n’ont pas de voix pour affronter les logiques égoïstes des intérêts économiques et politiques sur le plan mondial. Dans cet engagement, les croyants ne devront pas compter sur d’autres forces que celles de leur témoignage et de la vitalité de leur foi et efficacité évangélique. Le réveil d’une conscience de la responsabilité écologique apparaît tout aussi urgent, qui tient ensemble le devoir de justice, la paix, et la sauvegarde de la création. Les chrétiens seront en somme appelés à se faire toujours plus serviteurs par amour, vivant le dépouillement de soi sans retour dans la suite de l’Abandonné, construisant un chemin en communion, solidaires envers les plus faibles, et les plus pauvres des compagnons de route. L’avenir du christianisme sera marqué par le primat de la charité, et donc de l’engagement pour la justice et la paix, ou ne sera pas.

Certes, ce style de partage et de solidarité comporte, sur le plan de la pensée comme celui de l’expérience vécue, la nécessité de prendre position et de dénoncer l’injustice et le péché : aimer concrètement les autres signifie aussi transformer leur forme de vie. Il s’agit dans chaque cas de mettre au premier rang, non pas l’intérêt mondain ou le calcul politique, mais l’engagement exclusif pour la vérité du Christ et sa justice; il s’agit de donner sa vie au nom de cela, en la mettant en jeu par son témoignage, si nécessaire même en portant la croix, cherchant toujours avec tous la voie en communion. La foi vécue et pensée des chrétiens doit avoir l’audace des idées et des gestes significatifs et non équivoques, vécus en suivant l’Abandonné de la Croix: le christianisme î du troisième millénaire sera plus crédible dans le témoignage de la foi, de la charité et de l’espérance, ou bien il ne parlera pas au cœur des naufragés de l’époque moderne en Occident, qui restent, malgré tout, à la recherche du sens perdu, capable de donner saveur à la vie et à l’histoire, comme le Christ dans son amour crucifié a su faire pour chacun, pour tous...

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Bible et Morale. Nouveau document de la Commission biblique pontificale. Présentation O.ARTUS in C.E.149 (Septembre 2009) p.62-64)

 

1- La « morale révélée »: don divin et réponse humaine

Le document recourt à la notion de morale révélée pour expliquer la manière dont le texte biblique aborde la question morale. Cette notion mérite une explication, car elle n’est pas utilisée couramment dans les manuels de théologie. Elle cherche à décrire le mouvement spécifique de l’Ecriture, selon laquelle la révélation de Dieu comme créateur et sauveur est indissociable du don d’une loi invitant la personne humaine à s’engager dans un agir juste. Trois aspects de la révélation biblique apparaissent fondamentaux pour l’agir chrétien :

1. Le caractère premier du don de Dieu: Dieu est le créateur de l’univers, cet acte créateur « précède l’agir humain et appelle la réponse de l’homme, créé à l’image de Dieu, capable de rationalité et de liberté. Le Dieu créateur s’engage dans l’Alliance vis- à-vis du peuple d’Israël, une alliance fondée sur les dons indissociables du salut et de la loi promulguée au Sinaï, loi inaugurée par le Décalogue qui lui fournit son principe. Enfin, Dieu s’engage ultimement en Jésus-Christ, dans la Nouvelle Alliance, Alliance définitive ouverte à l’humanité tout entière.

 

2. - Don et pardon : si l’Écriture Sainte est le récit de l’initiative gracieuse de Dieu à l’égard de l’humanité, elle relate également les fautes et les désobéissances de l’homme, son refus de la loi d’amour qui lui est confiée. Face à la faiblesse ou à la révolte de l’homme, Dieu n’agit pas comme un juge implacable. La Bible montre comment Dieu, d’âge en âge, conduit l’humanité à prendre conscience de ses fautes, et comment il invite ses créatures à la pénitence et à la conversion, et leur apporte le pardon. C’est une donnée fondamentale et décisive de la morale révélée, qui ne constitue pas un moralisme rigide et inflexible, mais qui se porte garante d’un Dieu plein de miséricorde (n°81).

 

3. - L’accomplissement eschatologique: l’horizon de l’agir humain ne se restreint pas à la vie terrestre. C’est le propre des chrétiens de vivre de l’espérance de la résurrection du Christ (1 Th 4,13 s.), ce qui ne diminue en rien la valeur de la vie terrestre et de l’agir humain. Au contraire, l’horizon eschatologique confère à la vie présente sa pleine signification, et à l’agir humain sa véritable dimension.

 

2- Des critères bibliques pour la réflexion morale

 

Les situations et les problèmes qui caractérisent les sociétés contemporaines sont, pour beaucoup, totalement étrangères aux préoccupations et à la culture qui étaient celles des auteurs bibliques.

La Bible n’apporte donc pas de réponse « immédiate » aux questions morales nouvelles qui sont liées au développement des sciences et des techniques. Pourtant, l’étude de l’Ecriture Sainte permet d’y mettre en évidence des principes, des critères, dont la mise en œuvre peut guider la recherche de normes appropriées aux questions morales contemporaines. Un critère fondamental est celui de la conformité de l’agir humain avec l’exemple de Jésus-Christ: par ses actes et par ses paroles, le Christ définit un chemin de sainteté dont le terme est la communion avec Dieu. Son comportement et son enseignement constituent la référence ultime de l’agir chrétien. Six autres critères sont proposés :

 

• Critère de convergence : le texte biblique comporte des éléments qui ne lui sont pas spécifiques et peuvent être retrouvés dans les différentes cultures de son temps. Cette observation encourage les chrétiens, dont la réflexion se fonde sur la Bible, à connaître les cultures de leur propre époque et à dialoguer avec elles.

 

• Critère de contre-position : à l’inverse de la remarque précédente, on peut également mettre en évidence dans la Bible une critique ou une réprobation de certaines pratiques du monde environnant. De même, une morale fondée sur l’Écriture n’est pas «prisonnière » de la culture de son temps.

 

• Critère de progression : il s’agit ici de se rendre attentif à la manière dont la réflexion du Nouveau Testament « accomplit » les attentes exprimées par les textes vétérotestamentaires, en proposant une morale de l’agapè.

 

• Dimension communautaire de l’agir chrétien: les normes de l’agir ne sont pas énoncées pour une personne isolée et autonome, mais pour une communauté humaine dont les membres sont reliés par l’agapè.

 

• Le critère de finalité invite à rapporter l’agir humain à un horizon eschatologique qui lui confère son sens plénier.

 

• Le critère de discernement: l’ensemble des normes et des textes législatifs rassemblés dans l’Ecriture ne peuvent être placés sur le même plan. Il appartient à l’analyse littéraire de mettre en évidence les textes qui, tel le Décalogue, sont revêtus d’une autorité particulière.

La mise en œuvre de ces critères permet de mettre en évidence le mouvement même de l’Ecriture Sainte, selon lequel Dieu se révèle par les dons de la création, du salut et de la Loi. Cette révélation atteint en Jésus-Christ son sommet et son terme. L’annonce de l’Évangile qui énonce le don de Dieu d’une manière plénière et définitive fonde et précède donc l’enseignement d’une morale qui permet à l’homme de répondre de manière juste et appropriée au don gracieux de son Dieu.

 

 

 



[1] Introduction § 1.Documentation catholique 2430, p.811

 

[2] Ibid., § 3, Documentation catholique 2430, p. 812

[3] A l’entrée de l’Ancien Testament, le livre de la Genèse offre une clé de lecture pour l’ensemble du récit biblique. Les premiers chapitres tournent autour d’une question cruciale : Qu’est ce qu’être humain ? Quels sont les lieux de sa croissance, de son devenir, ou au contraire de sa déchéance et de son malheur ? Dans ce contexte, les quatre premiers chapitres du livre de la Genèse constituent une ouverture où cette thématique est abordée e, opposant le projet de Dieu, d’une part (Gn 1-2) et ce qu’en font les humains, d’autre part (3-4).

 

[4] 1 S 6,5 ; Nb 33,52 ; 2R 11,18, Am 5,26 etc. Sans doute ne faut-il pas trop vite opposer les deux mots “ image ” et “ ressemblance ”, car l'expression hébraïque “ à notre image comme notre ressemblance ” indique plus une complémentarité qu'une différence ou une opposition.  On a parfois vu dans la position debout de l'homme, dans ses facultés intellectuelles et spirituelles, ou encore dans sa domination sur la création autant de signes de l'image et de la ressemblance divine inscrite au plus profond de son être. Ce ne sont là, semble-t-il, que des interprétations restrictives, car c’est la capacité de relation de l’être humain avec Dieu qui est ici essentielle.

 

[5] Ces substantifs sont utilisés indistinctement pour les êtres humains et pour les animaux : Gn 6,19; 7,3; 34,25 ; Ex 13,12 ; Lv 3,1.6 ; 27,4-7 ; Nb 3,40.43 ; 31,17 etc. L’un évoque l’acte de percer, l’autre celui de perforer. 

 

[6] Dans le deuxième récit de création, après avoir modelé l’être humain (Gn 2,7) et constaté qu’il « n'est pas bon pour l'homme d'être seul », Dieu décide de « lui faire une aide qui lui soit accordée » (Gn 2,18). Evoquer la femme comme une aide pour l’homme, pourrait laisser entendre qu’elle se trouve dans une position seconde, subordonnée. C’est oublier que le mot hébreu que l’on traduit ici par « aide », désigne, dans la Bible, une intervention salvifique de Dieu en faveur de son peuple ou d’un être humain aux prises avec un danger qui menace sa vie (Ex 18,4 ; Dt 33,7.26-29 ; Ps 33(32)20 ; 115 (113b), 9.11 ; 121 (120) ,2 ; 124 (123) 8 ; 146 (145) 5; etc. Loin d’être cantonnée dans un rôle subalterne, encore moins de subordination, la femme est donc présentée comme ayant une vocation salvifique. De quoi va-t-elle sauver l’homme ? De l’enfermement dans un mortel et stérile face-à-face avec lui-même.

De la femme, le texte hébreu dit également qu’elle sera « ‘Ezer kenegdo », c’est-à-dire une aide en face ou contre. L’expression pourrait étonner. Elle indique que c’est dans cette tension entre l’aide que l’un représente pour l’autre - et qui peut être une « aide contre » -, que réside la possibilité de la relation entre l’homme et la femme, mais aussi sa fragilité. Vient ensuite le récit de la création de la femme (Gn 2,21). Constatant la ressemblance qu’il partage avec celle que Dieu vient de lui présenter, Adam s’écrie : « Voici cette fois l'os de mes os et la chair de ma chair : elle s'appellera 'ishah car c'est de l'ish qu'elle a été tirée ». Par ce jeu de mots « ish-ishah », le texte hébreu traduit à la fois la similitude et la différence qui caractérisent l’homme et la femme, mais sans qu’apparaisse l’idée d’une quelconque subordination de la femme par rapport à l’homme. Au contraire, tout dit l’égalité fondamentale de l’homme et de la femme, à ne pas confondre avec l’uniformité, puisque, bien que partageant une même chair, l’homme et la femme auront deux manières différentes d’habiter cette chair.

 

 

 

[7] Il était déjà question d’une bénédiction à propos des animaux, mais elle concernait seulement la fécondité (Gn 1,22).

 

[8] S’agissant des animaux, on notera ici que c’est une domination qui ne s’inscrit pas dans la violence mais dans la douceur. Juste après avoir intimé à l’humanité le devoir de maîtriser les animaux, Dieu lui donne en effet à manger des céréales et des fruits pour un menu uniquement végétal. Comme une manière de souligner qu’il est possible de maîtriser l’animal sans le tuer. Sur le devoir de maîtriser vient ainsi se greffer une invitation à exercer cette maîtrise de façon non violente, dans la libre acceptation d’une limite qui correspond au respect de la vie et à la place de l’autre.

 

[9] « Du coup s’éclaire le vrai sens de la domination que l’homme est appelé à exercer sur la terre et les animaux. Cette domination exclut tout rapport violent, toute agression, toute volonté de destruction. A l’image de Dieu, l’homme doit être un maître de douceur. Il est ce maître de douceur quand il maîtrise sa propre animalité, quand il devient lui-même créateur d’unité et d’harmonie entre les êtres, quand il fait sien, dans le respect et l’amour, le grand dessein de vie du Créateur. On voir l’erreur grossière de ces nombreuses interprétations qui ont lu dans ce texte biblique le pouvoir de l’homme sans y lire la douceur divine » E.LECLERC, Le soleil se lève sur Assise, Desclée de Brouwer, Paris, 1999, p.83.

 

[10] C’est ce que suggère le verset 26 qui, au singulier « l'homme » oppose le pluriel « dominent »: « Faisons l'homme à notre image comme notre ressemblance, et qu'ils dominent » La nuance est importante: si elle commence par reconnaître que Dieu a donné à l'être humain une tâche de domination de ce qui est créé, elle reconnaît que cette tâche concerne l'humanité tout entière, dans sa différence constitutive d'homme et de femme. Voilà qui s’oppose à tout accaparement du pouvoir par les hommes. Mais pour que la vocation des femmes au pouvoir soit pleinement honorée, encore faut-il que les femmes ne copient pas les fonctionnements masculins et qu’elles exercent le pouvoir avec la sensibilité et les charismes qui leur sont propres. Autrement, la complémentarité voulue par Dieu entre l’homme et la femme ne peut se réaliser. 

 

[11] A l'image de Dieu qui met de l'ordre dans le chaos primitif (Gn 1,4.6-7.14-15), et fait émerger la lumière des ténèbres (Gn 1,1-5.18), le pouvoir de l'être humain est au service de l'épanouissement de la création et de sa mise en ordre. Il passe par sa capacité à évaluer ce qui est bon et très bon (Gn 1,4.10.18.21.25.31). Il exige de l’homme qu’il dépasse les contraintes de l'animalité, qu’il surmonte les déterminismes de la nature, et qu’il mette tout en oeuvres pour que triomphent la lumière et la vie.

 

[12]On rejoint ici la stupeur et l’émerveillement de l’auteur du psaume 8 qui s’extasie devant ce que Dieu a fait pour l’homme : il l’a « couronné de gloire et d’honneur pour qu’il domine sur l’œuvre de ses mains » (vv.6b-7a) ; il a « tout mis sous ses pieds » (v.7b). Ainsi, malgré sa petitesse et sa fragilité (v.5), l’homme se reconnaît appelé à participer au gouvernement du monde créé (vv.8-9), et donc promis, d’une certaine manière, à la dignité de co-créateur. Pourquoi cette vocation, pourquoi cette royauté humaine ? Il n'y a pas d’autre explication que le choix de Dieu que rien ne justifie, mais qui amène l'homme à louer Dieu (v.10), comme un rappel constant que sa domination sur le monde créé est le fruit d’un don venant du Seul qui puisse affirmer que l’univers est l’œuvre de ses doigts (v.4)

 

[13] Pour P.BEAUCHAMP, le sabbat, - ce manque dans ‘l’emploi du temps’ – prévient le peuple du danger de « l’idole exigeante qui prend souvent le nom du travail », quand celui qui l’accomplit se laisse séduire par la convoitise du pouvoir, du profit ou de la gloire que son travail procure, et qu’il en devient l’esclave (Ex 20,8-11 ; 31,12-17) D’une montagne à l’autre. La loi de Dieu, p.66. Pour A.WENIN, ce commandement n’est pas sans lien avec la violence qui affecte l’humanité. « En effet, il prévient cette violence qu’un individu s’inflige à lui-même lorsqu’il se fait l’esclave du travail, de la production et du profit ; il envisage aussi indirectement la violence que fait à ses enfants, à ses serviteurs et même aux étrangers, celui qui, tel un nouveau Pharaon, les empêche de se reposer un jour par semaine » La Bible ou la violence surmontée, DDB, Paris, 2008, pp.48.100.

[14] On retrouve ici le sens des premiers fruits ou des premières récoltes que l’on offre à Dieu. Pour éviter que l’on s’attribue à soi-même et au travail que l’on a fourni tout le mérite des fruits récoltés (Dt 8,12-20).

 

[15]P.RICOEUR, Finitude et Culpabilité, II. La symbolique du mal, Aubier-Montaigne, Paris, 1960, p.230ss. Comme le note P.BEAUCHAMP, « le désir de tout s’appuie sur la construction imaginaire d’un Dieu ‘tout ayant’, auquel, dans l’instant du péché intérieur, je projette de m’égaler » ; il me rend ainsi « coupable non tant de vouloir être comme Dieu que de vouloir être comme je m’imagine que Dieu est » D’une montagne à l’autre. La loi de Dieu, p.45-46.

 

[16] Est-il bon de le rappeler, la domination de l'homme sur la femme est ici une conséquence du péché !  Cela doit être d’autant plus souligné que l’on s’est souvent servi de ce passage pour justifier, comme voulue par Dieu, la subordination de la femme. Or, ce texte soutient exactement le contraire : la domination de l'homme sur la femme est une conséquence du péché. C'est pourtant l'expérience de tous les temps : profitant de sa force, l'homme domine la femme, la soumet à son bon plaisir, l’exploite, la bat, la viole, etc. Alors que sa première réaction devrait être, à l’image d’Adam, de s'émerveiller devant la femme et d'éprouver en sa présence joie et gratitude, il se laisse prendre au piège de sa « force »; et la domination l’emporte. De manière tout aussi tragique, le comportement de la femme à l’égard de l’homme se dégrade en convoitise.

 

[17]On pense aux rapports de l'homme avec la terre (Gn 3, 17-18) et le monde animal. C'est ainsi qu’à la différence de Gn 1,29, la possibilité de se nourrir des animaux apparaît après le déluge, comme une concession : « Tout ce qui se meut et possède la vie vous servira de nourriture, je vous donne tout cela au même titre que la verdure des plantes. Seulement vous ne mangerez pas la chair avec son âme, c’est-à-dire le sang » (Gn 9, 3). P.BEAUCHAMP, Création et fondation de la Loi en Gn 1,1-2,4a  in La Création dans l'Orient Ancien, LeDiv n°127, Paris, pp.139-182.

 

[18] P.BEAUCHAMP, L’un et l’autre Testament, T.1, Seuil, Paris, 1976, p.39ss.

 

[19] A WENIN, La Bible où la violence surmontée, DDB, Paris, 2008, p.144. En posant des limites au désir, elle lui permet de s’épanouir avec celui d’autrui.

 

[20] Ibid., p.10 et 94

 

[21] Plutôt qu’égalité, car, de par notre patrimoine génétique, notre intelligence, notre origine géographique ou sociale, on ne naît pas nécessairement égaux. En revanche, on partage la même dignité, et chaque être humain, d’où qu’il soit et quoi qu’il vive, doit être pleinement respecté. Cette  commune dignité fonde les exigences de liberté, de justice et d’équité nécessaires à la construction d’une véritable fraternité.

 

[22] « Le prochain n’est pas celui qui se trouve proche, mais celui dont on se rapproche » P.RICOEUR, Parcours de la reconnaissance, Paris, Stock, 2004, p.323.

 

[23] « Ajoutons à cela qu’en décrivant les gestes du Samaritain qui s’approche de l’homme blessé, panse ses plaies, le charge sur sa monture, le conduit dans une auberge, donne de son argent et prévoit même de revenir, Jésus enseigne aussi qu’il ne suffit pas de se faire proche, il faut agir, car l’amour du prochain ne peut être un principe abstrait. Il faut alors se comporter comme on souhaiterait, en pareil cas, que l’on se comporte à notre égard. C’est la règle d’or énoncée ailleurs : « Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le vous-même pour eux : c’est la Loi et les Prophètes » (Mt 7,12). P.DEBERGE, Jésus, le Christ. Un débat politique ? Bayard, Paris, 2009, p.204-205.

 

[24] C’est en ce sens qu’elle est salvifique, car si, à l’origine du premier péché, il y avait l’orgueil des hommes et leur refus de dépendre de Dieu (Gn 3,5), à la source du salut, il y a désormais une vie librement donnée à Dieu et aux hommes (Jn 10,17). Dans l’évangile de Jean, l’ultime parole de Jésus : « Tout est accompli » (Jn 19,30) manifeste parfaitement sa conscience d’avoir mené pleinement à son terme l’œuvre que son Père lui avait confiée. Après ces mots : « tout est accompli », Jésus « incline la tête » et « remet l’esprit ». Même s’il sera question du don de l’Esprit au cours des apparitions pascales (20,22), cette expression : « il remet l’esprit », ne signifie pas seulement que Jésus expire, mais qu’en expirant, il donne l’Esprit qui l’a constamment habité, pour que se poursuive son œuvre (7,39 ; 16,5-7).  

[25] Bernard REY, C’est toi, mon Dieu. Le Dieu de Jésus. Paris, Cerf, 2006, p.106.

 

[26] C’est ce pardon sans limite, offert à tous les hommes, que le Ressuscité demandera à ses disciples d’annoncer parmi toutes les nations (Lc 24,4). Il n’est pas sans rappeler cette  exhortation évoquée dans un chapitre précédent : « Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, bénissez ceux qui vous maudissent, priez pour ceux qui vous calomnient….Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux » (Lc 6,27-28.35b-36).

 

[27] Jésus est pour cela un modèle, puisqu’il a rejoint l’humanité en se « vidant de lui-même » (Ph 2,7)

 

[28] Là où, trompé par le serpent, Adam avait perçu une toute puissance dominatrice et asservissante, apparaît maintenant une toute puissance qui se fait service, don de soi, anéantissement

 

[29]On se souvient ici de l’importance des Béatitudes dans les évangiles de Luc (6,20-21) et de Matthieu (Mt 5,3-11). Le récit de Luc apprend à son lecteur que toute situation de pauvreté subie est atteinte à l’être même de Dieu et qu’elle doit être combattue. Différemment, mais de manière complémentaire, le récit de Matthieu apprend à son lecteur que, pour être véritablement heureux, il faut accepter de se recevoir de Dieu et consentir à sa propre pauvreté. A cette condition, les richesses - dont on a appris à ses déposséder - peuvent devenir un instrument de solidarité et de fraternité au service de la construction du Royaume de Dieu. Dans un contexte différent, puisqu’il s’agit de son attitude à l’égard des enfants, Jésus n’enseigne rien d’autre. P.DEBERGE, Jésus, le Christ, un débat politique ? op.cit., p.54ss

 

[30] Pour P.BEAUCHAMP, il est essentiel de comprendre  que la vie du chrétien est déjà visitée par anticipation, même dans le corps, par les effets de la résurrection. « Il s’agit aussi de montrer par l’exemple de Jésus que toute espérance de l’au-delà qui ralentirait une compassion agissante serait un mensonge et un déshonneur. La résurrection commence dans l’en deçà : les récits évangéliques ne font que traduire en images les passages des épîtres pauliniennes qui parlent au passé de la résurrection des chrétiens : ‘Ensevelis avec lui, vous êtes aussi ressuscités avec lui’ (Col 2,12)», Testament Biblique, Bayard, 2001, p.66.

 

[31] Sans doute ne mesurons-nous pas toujours la nouveauté de cette affirmation de Paul dans une société où l’identité se fondait sur des acquis religieux, politiques, sociaux et économiques, avec les prérogatives et les privilèges qui en découlent. Devant la loi de Moïse, le Juif jouissait également d’une autre position que le païen ; le citoyen, que l’esclave ; l’homme, que la femme. Or, pour Paul, c’est là que se situe la nouveauté de l’Évangile. Il l’affirme avec force : à cause de ce qu’il réalise dans le cœur de l’homme, le baptême abolit les privilèges et les rôles fixés par la religion et la société. L’Église est la communauté de celles et ceux que tout sépare dans la vie : Juifs, païens, esclaves, hommes et femmes, etc., mais qui, en vertu de la grâce du baptême, forment le Corps du Christ

 

[32]M.Fr. BASLEZ, Saint Paul, artisan d’un monde chrétien, op.cit., p.327-328. De cela, les  communautés pauliniennes sont le témoin, elles qui se caractérisent par le dépassement des barrières sociologiques ou ethnico-religieuses comme on le voit lorsque Paul demande à Philémon d’accueillir son esclave Onésime, « non plus comme un esclave, mais bien mieux qu'un esclave : comme un frère très cher » (Phm 16). Elles se caractérisent également par la  reconnaissance de la commune dignité de l’homme et de la femme (Ga 3,27-28 ; 1 Co 7,1-5) ; on y voit également des hommes et des femmes qui prient ensemble, et des femmes y  occupent des postes de responsabilité au (Phoebée, Lydie, Evodie et Syntiché, Priscille et Aquila). Parmi les autres caractéristiques figure une attention particulière aux membres les plus faibles de la communauté : Il s’agit d’être accueillants les uns pour les autres (Rm 15,7) ; de porter les fardeaux les uns des autres (Ga 6,2) ; de se réconforter les uns les autres (1Th 5,11) ; de se mettre au service les uns des autres (Ga 5,13) ; de se supporter les uns aux autres et de se pardonner mutuellement (Col 3,13), etc. Il importe également de soutenir les membres les plus faibles de la communauté, et de rétablir, avec patience et douceur (Ga 6,1), ceux qui se sont égarés (1 Th 5,14).

Comme «  communion au corps et au sang du Christ » (1 Co 10,16), le repas du Seigneur est  le fondement de la vie communautaire et le lieu où la communauté tout entière se reçoit de Celui qui forge et nourrit sa communion : « Puisqu’il n’y a qu’un seul pain, nous sommes tous un seul corps car tous nous participons à cet unique pain » (1 Co 10,17).

 

[33] À un journaliste, Edgar Morin, en bon observateur de la société déclarait : « La liberté, on peut l’instituer. L’égalité, on peut l’imposer. Mais la fraternité, non. Elle ne peut venir que d’un sentiment vécu de solidarité et de responsabilité. Et pourtant, la fraternité est ce qui fait tenir le triptyque. La liberté seule tue l’égalité ; l’égalité imposée en principe unique tue la liberté. Seule la fraternité permet de maintenir la liberté tout en luttant contre les inégalités. (...) Nous avons soif, dans notre esprit, dans notre âme, dans notre corps, d’une autre façon de vivre. La potentialité de fraternité sommeille en nous. Comment la réveiller ? C’est une autre histoire » Télérama n°2929, 1er mars 2006, p.14.

 

[34] « Se tourner vers Dieu pour le supplier, l’adorer ou chanter sa louange, tout cela pousse les chrétiens à une conversion profonde dans la manière de vivre les relations. En toutes circonstances, ils sont sensibles à la fois au respect des différences, à l’égale dignité de toute personne, à la réciprocité du don » H.HERBRETEAU, La fraternité entre utopie et réalité, op.cit., p.148

 

[35] Il faut noter aussi deux caractéristiques au sujet de la spiritualité fraternelle de François d’Assise : la pauvreté et la tendresse. Tout d’abord, il faut être radicalement pauvre pour être pleinement frère : «La pauvreté, c’est une certaine façon d’être, une attitude qui permet aux choses d’exister. On renonce à les dominer, à les soumettre, à en faire des objets, par la volonté de puissance. On renonce à se placer au-dessus des choses, pour se mettre à côté d’elles. Cela exige toute une ascèse: se dépouiller de l’instinct de possession, de domination sur les choses, de satisfaction des désirs humains. La pauvreté constitue le cheminement essentiel de saint François: il se met physiquement à la place des pauvres. Plus il est pauvre, plus il se sent libre et fraternel » L.BOFF, François d’Assise, cité par H.HERBRETEAU, op.cit., p.177

 

[36] En conséquence, dans des mondes culturels et religieux où l’on considérait habituellement que la femme appartenait à son mari, Paul enseigne non seulement que les liens conjugaux sont un des lieux majeurs où, dans la dépendance mutuelle (1 Co 7,4), chacun se reçoit de l’autre, mais que les liens conjugaux sont un des lieux majeurs où, dans la dépendance mutuelle (1 Co 7,4), chacun se reçoit de l’autre. En indiquant que la relation entre le mari et son épouse ne peut plus être déterminée par des réflexes de supériorité mais par une attitude de dépossession, d’abandon et de « soumission » réciproque, la lettre aux Ephésiens est un bel exemple de la manière dont la tradition paulinienne poursuivra l'œuvre théologique et éthique de Paul (Ep 5,21-33). Le mariage y est élevé au rang de sacrement de l’amour du Christ pour l’Eglise, et l’amour du Christ pour l’Eglise y est présenté comme le modèle des liens conjugaux.

 

[37] Au contraire, en Christ, et de par l’œuvre de l’Esprit du Ressuscité, non seulement la différence entre l'homme et la femme n'est pas effacée, mais elle est restaurée pour qu’ils redeviennent ensemble le signe privilégié de la manière dont Dieu aime

 

[38] Cela apparaît notamment dans un passage de la première lettre aux Corinthiens où Paul répond à des chrétiens qui, dans l’attente du retour du Seigneur, estimaient que le corps, comparé aux réalités spirituelles, n’a pas de grande valeur et que l’on peut  en user en toute liberté puisqu’en Christ « tout est permis »  (1 Co 6,12). Or, que fait Paul ? Il commence par admettre la formule des Corinthiens : « Tout m’est permis », pour la corriger ensuite par deux restrictions : « Mais tout ne me convient pas ; moi je ne me laisserai pas asservir par rien. » Suit un long développement où l’apôtre opère une distinction entre le ventre où vont les aliments qui sont périssables et le corps qui « n’est pas pour la débauche », car «  il est pour le Seigneur et le Seigneur est pour le corps » (1 Co 6,13). Une distinction apparaît ici entre le corps, réduit à sa dimension biologique, et le corps, compris comme le lieu d’une présence divine.

Dans le premier cas, le corps risque d’être instrumentalisé. Dans le second, on lui reconnaît une appartenance et une relation qui fondent sa dimension divine. C'est ce que Paul expose lorsqu'il enseigne aux chrétiens de Corinthe qu’ils sont, par leur corps, « membres du Christ », avant d’ajouter : « Ne savez-vous pas que votre corps est le temple du Saint Esprit de Dieu qui est en vous et qui vous vient de Dieu ? » (1 Co 6,19).  A l'illusion de croire qu'il serait sans conséquence d’engager son corps dans une relation sexuelle qui serait seulement charnelle, Paul oppose ici un argument de taille : « Temple du Saint Esprit de Dieu  », le corps est habité par la sainteté divine. C’est la raison pour laquelle la sexualité ne peut être réduite à une simple fonction biologique comme l'alimentation. C’est aussi pour cela que la débauche est d’abord un péché contre le corps, car elle porte atteinte à sa dignité en ne reconnaissant pas qu’il est fait pour le Seigneur - donc promis à la Résurrection -, et qu’il est le temple de l’Esprit saint.

 

[39] E.FUCHS, Le Désir et la tendresse, Du Nouveau Testament aux défis contemporains, Labor et Fides, Genève, 2003, p.48.

 

[40] C’est la raison pour laquelle la chair, quand elle est comprise comme volonté de s’affranchir de toute forme de dépendance divine, est toujours présentée, dans les épîtres pauliniennes, dans un rapport d’opposition avec l’Esprit, puisque l’Esprit de Dieu a précisément pour fonction d’actualiser dans le cœur des baptisés l’œuvre salvifique du Christ (Rm 8,3-17 ; Ga 3,1-5 ; 5,13-25).

 

[41] Dans le document publié à l’occasion des Etats généraux de la bioéthique de 2009 (Bioéthique, propos pour un dialogue, Paris, DDB, 2009), les évêques rappellent plusieurs points : 

 

- la vie commence dès la conception ;

- la recherche scientifique en biologie est à encourager. Mais l’expérimentation sur des embryons, et donc sur des êtres humains n’est pas acceptable. Pour soigner les maladies comme le Parkinson ou l’Alzheimer, la recherche à partir des cellules souches adultes est à promouvoir ;

- la vie est un don. Le corps n’est pas séparable de la personne humaine. S’il est légitime, à certaines conditions de transplanter des organes, jamais on ne doit marchander une partie du corps et en tirer profit ;

- la vie est un don. La revendication d’un droit à l’enfant risque de faire de celui-ci une chose « fabriquée » au gré des désirs des adultes. Et le glissement vers l’eugénisme est à craindre ;

- l’accompagnement des personnes qui vivent des détresses dues à la stérilité, au vieillissement est une priorité. Tout en condamnant l’avortement, l’Eglise doit faire preuve de charité pastorale et soutenir les personnes qui ont fait ce choix grave.

 

La fraternité passe par le respect de tous ces points. Il n’est pas possible de se dire frère et sœur en humanité si on décrète que certaines vies valent mieux que d’autres et si on fait le choix d’un certain eugénisme. Cité par H.HERBRETEAU, La fraternité entre utopie et réalité, Editions de l’Atelier, Paris, 2009, p.59.

 

[42] Comme lorsque la bio-médecine tend à établir une distinction entre une vie humaine acceptable ou une vie dommageable pour l’humanité. Quels critères définissent alors la personne humaine, la qualité de la vie ? 

 

[42] Pour Jean-François Mattei, médecin et président de la Croix-Rouge française, ancien ministre de la Santé, de la famille et des Personnes handicapées, la notion de dignité humaine est en crise puisque des courants très influents de la société évoquent « la perte de la dignité » chez des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer, diminuées dans leurs facultés intellectuelles, victimes d’une maladie grave et prolongée. Beaucoup d’interrogations se posent : à partir de quel moment une vie ne vaudrait-elle plus la peine d’être vécue ? La vie humaine est-elle biodégradable ? Devenir dépendant et donc constater que le lien social se délite, perdre sa liberté cela signifie-t-il que l’on doive renoncer aux droits et aux devoirs de tout être humain ? La dignité se mesure-t-elle à la capacité d’indépendance et aux fonctionnements des seules facultés mentales ? Relisant l’histoire de la pensée, il tranche : « Il a fallu l’imprégnation des mœurs par la culture judéo-chrétienne, puis la philosophie des Lumières, puis les leçons de la tragédie de la Seconde Guerre mondiale, pour que l’opinion commune sache faire abstraction du statut social, du sexe, de la couleur de la peau, de l’état de santé mentale ou physique du sujet; et pour qu’elle considère la dignité, non comme un attribut accidentel, mais comme l’essence de la personne. (...) Le malade atteint de maladie d’Alzheimer, l’enfant porteur d’un handicap grave, ou la personne plongée dans un coma profond possèdent cette dignité que nul ne peut leur prendre » L’homme en quête d’humanité. Paris. Presses de la Renaissance, 2007, p.133

 

 

[44]On a une illustration de cette aptitude naturelle de la personne humaine à connaître le bien moral dans le fait que l’on retrouve ans la plupart des sagesses et religions du monde les mêmes recommandations : Ne faire à personne ce que l’on n’aimerait pas subir (Tb 4,15 ; Mt 7,12 dans un sens positif), faire le bien et rejeter le mal, ne pas tuer, ne pas voler…lutter contre la convoitise, la colère et l’avarice, etc. Voir « Nouveau regard sur la loi naturelle », op.cit., § 12-17, Documentation Catholique, 2430, p.815-817

 

[45]Dans sa première encyclique, Deus caritas est, le Saint Père rappelait  que ce qui est essentiel pour toute vie humaine, c’est l’amour qui seul peut permettre aux hommes d’édifier une société digne de ce nom : « La compétence professionnelle est une des premières nécessités fondamentales, mais à elle seule, elle ne peut suffire. En réalité, il s’agit d’êtres humains, et les êtres humains ont toujours besoin de quelque chose de plus que de soins techniquement corrects. Ils ont besoin d’humanité. Ils ont besoin de l’attention du cœur. Les personnes qui œuvrent dans les institutions caritatives de l’Eglise doivent se distinguer par le fait qu’elles ne se contentent pas d’exécuter avec dextérité le geste qui convient sur le moment, mais qu’elles se consacrent à autrui avec des attentions qui lui viennent du cœur, de manière à ce qu’autrui puisse éprouver leur richesse d’humanité. C’est pourquoi, en plus de la préparation professionnelle, il est nécessaire pour ces personnes d’avoir aussi et surtout une “formation du cœur”: il convient de les conduire à la rencontre avec Dieu dans le Christ... » (§ 31).

 

[46] « Nouveau regard sur la loi naturelle » § 50 et 79 Documentation Catholique, 2430, p.828.835

 

[47] Dans une société qui prône le primat du profit, de l’efficacité ou de la réussite, les chrétiens  rappellent l’importance de la gratuité et de la beauté, de la durée et de la fidélité, de la contemplation et du respect de la terre. Enfin, ils aident au dépassement des particularismes, en témoignant, à travers leurs engagements, de la dimension universelle du projet de Dieu pour l’humanité tout entière, avec les exigences qui en découlent.

 

[48] Avec deux écueils à éviter : la sacralisation de la nature inviolable ou la domination irresponsable et destructrice de l’environnement, ibid., p.55

 

[49] On se souvient ici de cette terrible réponse de Caïn à Dieu qui lui demandait ce qu’il était advenu de son frère : « Suis-je le gardien de mon frère ? »  Pour Frédéric Boyer, « la responsabilité de chacun envers l’autre ne peut avoir lieu une fois pour toutes. Le commencement de l’humain n’est pas derrière nous. Etre gardien de son frère, n’est-ce pas plutôt comprendre que ce commencement est devant nous, jamais atteint tout à fait, au bord de l’accomplissement, comme ce qui reste à faire au-delà », Caïn, coll. Figures mythiques, Paris, éditions autrement 1997, p.104.

 

En conséquence, il s’agit, par exemple, pour les chrétiens, « de refuser par principe de choisir entre bons et mauvais migrants, entre clandestins et réguliers, entre citoyens pourvus de papiers et d’autres sans papiers. Quels qu’ils soient, ils sont nos frères et sœurs en humanité. (...) Il est par ailleurs souhaitable que les immigrés puissent, en France, être initiés convenablement à notre langue et à notre culture. Il y va à la fois de leur projet de réussite familiale et de l’harmonie sociale ». Déclaration à propos du projet de loi sur l’immigration, 1er octobre 2007 (Mgr O. de BERRANGER et Mgr Cl. SCHOKERT)

 

[50] Voir pour la différence entre éthique et morale, P.BEAUCHAMP, Testament biblique, op.cit., p.148

 

[51] « Cet ordre naturel de la société au service de la personne est connoté, selon la doctrine sociale de l’Eglise, de quatre valeurs qui découlent des inclinations naturelles de l’homme, et qui dessinent les contours du bien commun que la société doit poursuivre, à savoir: la liberté, la vérité, la justice et  solidarité. Ces quatre valeurs correspondent aux exigences d’un ordre éthique conforme à la loi naturelle. Si l’un vient à faire défaut faire défaut, la cité tend vers l’anarchie ou le règne du plus fort. La liberté est la première condition d’un ordre politique humainement acceptable. Sans la liberté de suivre sa conscience, d’exprimer ses opinions et de poursuivre ses projets, il n’y a pas de cité humaine, même si la recherche des biens privés doit toujours s’articuler à la promotion du bien commun de la cité. Sans la recherche et le respect de la vérité, il n’y a pas de société, mais la dictature du plus fort. La vérité, qui n’est la propriété de personne, est seule capable de faire converger les hommes vers des objectifs communs. Si ce n’est pas la vérité qui s’impose d’elle-même, c’est le plus habile qui impose « sa » vérité. Sans justice, il n’y a pas de société, mais le règne de la violence. La justice est le bien le plus haut que puisse procurer la cité. Elle suppose que ce qui est juste soit toujours recherché, et que le droit soit appliqué avec le souci du cas particulier, car l’équité est le comble de la justice. Enfin, il faut que la société soit régie d une manière solidaire de telle sorte qu’on fasse droit à l’aide mutuelle et à la responsabilité pour le sort des autres, et que les biens dont la société dispose puissent répondre aux besoins de tous » « Nouveau regard sur la loi naturelle » §87 Documentation Catholique 2430 p.837-838

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[52] Dans sa dernière encyclique, l’Amour dans la Vérité, Benoît XVI, citant Paul VI qui, en son temps écrivait déjà : « Le sous-développement a une cause encore plus profonde que le déficit de réflexion : c’est le manque de fraternité entre les hommes et entre les peuples », le Saint Père ajoute : « Cette fraternité, les hommes pourront-ils jamais la réaliser par eux seuls ? La société toujours plus globalisée nous rapproche, mais elle ne nous rend pas frères. La raison, à elle seule, est capable de comprendre l’égalité entre les hommes et d’établir une communauté de vie civique, mais elle ne parvient pas à créer la fraternité. Celle-ci naît d’une vocation transcendante de Dieu Père, qui nous a aimés en premier, nous enseignant par l’intermédiaire du Fils ce qu’est la charité fraternelle » L’amour dans la vérité § 19.

 

Reconnaître en chaque être humain, d'abord dans les petits et les pauvres, un frère ou une sœur, c'est entrer en effet dans le dynamisme d'un Amour qui est plus grand que nous. Pour le chrétien, c’est accepter de se mettre à la suite de Celui qui, par sa vie offerte, a ouvert à l'humanité le chemin d'un monde réconcilié et fraternel. C’est surtout reconnaître que  l'Amour du Dieu de Jésus-Christ et la force de son Pardon peuvent réconcilier et unir l’humanité plus fortement que les oppositions et les divisions ne la déchirent.

 

[53] « Nous sommes désespérément humains, donc faillibles, surtout dans une société qui multiplie les désirs et les besoins tous les matins. Or il en est des sociétés comme des enfants : si vous ne leur fixez pas de limites, ils basculent dans le vide » Nicolas HULOT, La Croix 7 octobre 2009. « Nous ne sommes pas encore tout à fait humanisés »

[54] Signes d'un autre Royaume et d'une autre Seigneurie, les disciples du Christ savent, que, pour important qu’il soit, le politique n'est pas le tout de l'homme, parce que Dieu seul est l'avenir absolu de l'humanité. Seule, la reconnaissance du Dieu de Jésus-Christ comme source et terme de l'histoire peut éviter, en effet, aux humains de s'enfermer dans un destin qui se limiterait à leur simple avenir historique. Seule, elle peut les empêcher d’absolutiser leur nation, leur clan ou leur parti, et les aider à échapper à l'illusion d'un salut qui ne serait le fruit que du seul pouvoir politique ou des seules luttes humaines, d’autant plus que le meilleur en théorie peut accoucher du pire en pratique. On sait, par exemple, que le « libéralisme qui est en théorie le respect de la pluralité des initiatives et des aspirations risque en pratique, quand les temps sont aisés, d'engendrer l'égoïsme individualiste de la vie privée, quand les temps sont durs d'entraîner une jungle concurrentielle, et quand les temps sont effrayants ou effrayés de se retrouver carrément fascisme » Paul RICOEUR, Histoire et Vérité, Seuil, Paris, 1955, p.261. On sait aussi que le socialisme, qui devait, en théorie, assurer la justice sociale et la solidarité internationale, a conduit, d'un côté au communisme, et de l'autre à  la social-démocratie.

 

[55] BENOIT XVI, §35.

 

[56] Intervention de Mgr Bruno Forte, archevêque de Chieti-Vasto le 24 janvier 2009 à Saint Louis des Français suite à une ensuète menée par le Journal La Croix en novembre-décembre 2008 sur l’avenir du christianisme. Documentation Catholique 2398 p.294-295.

 

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